Les Rencontres d’Aït Aïssa : tourisme équitable et développement durable dans le sud-est marocain

De petits villages berbères aux confins de l’Atlas, des petites vallées ressemblant à des oasis verdoyantes au milieu de la montagne… Tel est le cadre offert par l’ASBL Les Rencontres d’Aït Aïssa.  « Rencontres » au pluriel, car l’accueil berbère est légendaire. « D’Aït Aïssa » car c’est le nom de la première vallée où l’association a travaillé, au milieu d’une zone de 100 km de large, non loin d’Errachidia, dans le sud-est marocain.

Rendez-vous est pris avec Roland Muyle, un des membres fondateurs de Rencontres d’Aït Aissa, dans la cave d’une ancienne brasserie de Tournai transformée en restaurant. Cette transformation, c’est d’ailleurs un peu l’œuvre de Roland, puisqu’il est architecte de formation et qu’il a gagné sa vie pendant des années en rénovant des maisons dans la cité picarde. « J’ai ainsi constitué un petit  patrimoine immobilier à une époque où beaucoup de maisons étaient pratiquement à l’abandon, explique Roland. J’ai revendu mon entreprise en 2003. Et je me suis retrouvé ainsi avec suffisamment de rentes immobilières pour pouvoir m’investir dans l’associatif comme bénévole. »


 
L’envie lui est sans doute venue en 2002, lors d’un voyage en voiture avec un ami dans le sud marocain. « On a vu une personne âgée qui attendait un bus hypothétique le long de la route et on lui a proposé de monter avec nous. On a fait un détour pour le ramener dans son village, dans une région où il n’y a aucun touriste, près de la frontière algérienne et du Sahara, à la fin de la chaîne de l’Atlas. C’est assez aride. Les gens de là-bas disent que c’est le ‘Maroc oublié’. Les autres le surnomment le ‘Maroc inutile’, car on n’y produit presque rien. Il y a peu d’agriculture et d’élevage, et juste quelques mines peu rentables. »

Les deux amis ont été très bien accueillis dans ce village où il n’y avait ni eau courante ni électricité (depuis, le gouvernement y a remédié, promesse tenue du jeune roi). Ils ont découvert la gestion collective du territoire et le système de partage de l’eau pour l’irrigation. Car l’eau est précieuse dans ces petites vallées encaissées vertes arrosées par les oueds.


Un labyrinthe de vallées

« On s’est réjouis de voir que beaucoup d’habitants restaient encore au village. Il y a certes un exode rural, mais pas d’abandon »,  explique Roland, qui s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire pour inciter encore davantage les gens à rester au bled tout en améliorant leur vie quotidienne. La région étant splendide, avec des gorges magnifiques, des villages fortifiés, des cultures en terrasses et un labyrinthe de vallées, le tourisme alternatif, respectueux de l’environnement et des coutumes locales, était tout trouvé. « Mais il faut rester attentif et toujours se remettre en question : cette région est encore intacte quant à ses traditions mais elle subit, elle aussi, une pression extérieure de la « modernité » avec ce qu’elle a de bien et de moins bien. »

Beaucoup de  villages de montagne autour de la vallée d’Aït Aïssa ne sont accessibles qu’à pied. « L’identité berbère y est très forte, avec un vrai sens de l’hospitalité et une très grande richesse humaine et culturelle. Notre idée a été de mettre en valeur ces richesses avec une activité touristique respectueuse de la société, en créant un réseau de gîtes chez l’habitant », se souvient Roland.


Stages de théâtre ou de cuisine berbère

Les Rencontres d’Aït Aïssa sont devenues une ASBL en 2006. Et aujourd’hui, le réseau est suffisamment fort pour pouvoir organiser la logistique localement : les guides, les mules, le logement, la nourriture… Car nous tenons plus que tout à rendre l’équipe locale autonome : « D’année en année, on est de moins en moins nécessaires. Ils peuvent gérer les groupes eux-mêmes ». Dans le conseil d’administration de l’ASBL et l’assemblée générale, il y a d’ailleurs un souci de  parité entre Belges et Marocains.

Mais à part de belles balades, qu’est-il possible de faire dans cette fameuse (mais néanmoins méconnue) vallée de l’Atlas ? « Des stages de théâtre, du yoga, des cours de cuisine berbère, des chantiers jeunes…, énumère Roland. On est ouverts à toutes sortes d’activités. Elles ne sont que des prétextes à la rencontre avec l’habitant et au financement des projets sur place. » Ces projets sont évidemment principalement choisis par les associations de villages, qui ont souvent été encouragées par le gouvernement pour pallier aux carences de l’Etat central.

Les Rencontres d’Aït Aïssa essaient d’instaurer un cadre de confiance avec la population. Cela inclut la sécurité des voyageurs, un bon contact avec les habitants et le respect des traditions par les voyageurs, etc. Sur le plan tarifaire, l’ASBL a convenu des prix des services en concertation avec les associations locales et les habitants. Une chef cuisinière, par exemple, est payée 180 dirhams (16 euros) par jour, ce qui équivaut à un bon salaire pour la région, indexé chaque année de surcroît. L’ASBL adhère à la Charte du Tourisme équitable de la Plate-forme pour le commerce équitable (www.commercequitable.org).


Le hammam du voyageur

Le confort n’équivaut certes pas à un trois étoiles. « Nous avons l’habitude de dire que c’est du camping chez l’habitant », souligne Roland. A l’intérieur des habitations en terre, il y a davantage de tapis que de meubles. Pour améliorer ce confort, l’association a financé des hammams chez les habitants. Ils servent de salles de bain et sont les bienvenus après une grosse journée de randonnée.  « C’est à la fois un voyage dans le temps et un voyage initiatique, par rapport à notre société de consommation », ajoute encore Roland, « mais le confort de l’accueil est simplement exceptionnel. Après un tel voyage, on a des difficultés à voyager de manière conventionnelle ».

Côté difficultés, l’ASBL est évidemment confrontée à des manières différentes de gérer les choses entre le Nord et le Sud. Au Nord, (Belgique et Québec), deux embauches jeunes sont en cours de réalisation pour consolider la structure administrative. Mais le défi est surtout de consolider et fidéliser la structure locale au Maroc. Par exemple, un maillon important de l’équipe marocaine est parti simplement parce qu’il est tombé amoureux… d’une voyageuse belge. Roland tempête aussi sur l’Office des étrangers, qui refuse systématiquement les demandes de visa de ses partenaires marocains, malgré toutes les garanties et des dossiers bien ficelés. Pas facile, dans ce cas, de faire venir des représentants locaux sensés devenir autonomes  dans un salon du tourisme alternatif en Belgique ou pour se former au travail administratif, par exemple.



Point trop de voyageurs n’en faut…

Du point de vue du prix, Les Rencontres d’Aït Aïssa essayent de rester dans le raisonnable : un voyage écotouriste d’une semaine de randonnées en montagne revient à 650 euros (hors avion). L’association travaille aussi avec des groupes de jeunes : des écoles, des scouts… Les prix pratiqués sont en effet accessibles : un groupe de scouts qui vient travailler sur un chantier de construction d’un local communautaire pour un village local, par exemple, ne payera qu’entre 250 et 300 € pour 15 jours (hors vol)… « mais ils s’occupent de tout, comme la cuisine ».

« Ce qui nous différencie, c’est que nous nous interdisons d’être une association caritative. Nous sommes en partenariat avec les gens de là-bas. Notre vision du voyage, l’accueil sur place et les projets financés doivent être viables économiquement pour être durables. »

Mais y a-t-il des limites à ce genre de voyage ? « Oui. Il ne faut pas trop de voyageurs. S’il y avait des groupes tous les jours, cela dénaturerait l’accueil. Au maximum, un village accueille dix groupes sur l’année. » Pour le moment, Les Rencontres d’Aït Aïssa envoient environ 250 personnes par an dans la vallée. Pas de quoi perturber les habitants.
 
François Hubert, pour le Trade for Development Centre, décembre 2013

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